Eri Yoshino (2e de gauche à droite) et Yurika Yabushita (3e) de l’université Gakushuin, Isaka Shiho (1ère) et Eri Ojima (4e) de l’université Meijigakuin, dans la salle de la réserve de la Bibliothèque de l’Université de Tokyo. Sur la table, 4 volumes de Mazarinades de la collection.

La mazarinade intitulée Le cavalier d’outre-mer (1649, numéro Moreau [M0_660], cote Tokyo C_2_26) a été l’objet d’un cours de Tadako Ichimaru durant le second semestre 2012, à l’université Meijigakuin.
Les étudiantes de 3e année (voir ci contre) ont ainsi appris à lire dans la langue du XVIIe siècle, à regarder le document dans sa mise en page originale et dans sa version en ligne au sein du corpus, à discuter le sens de la plupart de ses mots et expressions pour en produire petit à petit une version moderne. Cette pièce avait été choisie du fait qu’elle est l’une des deux seules du corpus qui mentionne le Japon (sous la forme “Iapon”) ; ce qui a permis de traiter également du sens de cette référence dans la fiction que propose cette pièce – et de la place du Japon à l’époque de la Fronde…

Selon ces travaux et en suivant le protocole RIM, la pièce a été éditée et mise en ligne le 3 avril 2013. Le texte mis à jour a été injecté dans le corpus et figure maintenant dans les recherches publiques ; voir par exemple les occurrences 2 et 3 de la requête “iapon”. Ou l’occurrence 11 de la requête “ceruelle” (pour cervelle) en 1649.
Les membres des RIM peuvent y avoir un accès intégral.
Nous en reproduisons ci-dessous la version moderne.

Cette édition collaborative définit un modèle que nous voudrions proposer à d’autres enseignants de littérature classique ou d’histoire française, qu’ils soient en France ou à l’étranger. Nous contacter pour une éventuelle aide méthodologique.

LE CAVALIER D’OUTRE-MER.

M. DC. XLIX.

DIALOGUE.

LE CAVALIER.

LE PAYSAN.

 

LE CAVALIER.

Je viens de ces belles contrées
Qui les premières sont dorées
Par les rais du bel œil du jour
Quand il vient pour faire son tour.
Vrai Dieu, que j’apprends de merveilles
Par mes yeux et par mes oreilles,
Que je vois de diversités
Dans les champs et dans les Cités.
Tous les jours un lieu me propose
À voir une nouvelle chose,
À chaque heure à chaque moment
Je reçois du contentement,
Et courant vers une nouvelle aventure
Je vois les secrets de nature,
Je contemple diligemment
Les mœurs des peuples, et comment
On traite par tout sur la terre
Ou bien la paix ou bien la guerre,
Et passant ainsi les dangers
Je vois les peuples étrangers.
Maintenant que je suis en France
Il faut que j’aie l’assurance
De m’enquérir ce qu’on y fait ;
Afin que je sois satisfait
Je vois arriver ce me semble
Un bon homme dont le corps tremble
Et qui s’en va de mon chemin
Tenant un bâton à sa main.
Cette vieillesse d’ordinaire
Sait toujours quelque bonne affaire,
Et se plaît à la raconter.
Il faut que j’aille l’arrêter.
Mon bon homme, Dieu vous regarde
Et vous ait toujours en sa garde,
Je sais que je suis étranger,
Mais s’il vous plaît de m’obliger,
Permettez-moi je vous supplie
Que j’aille en votre compagnie.

 

Le Paysan.

Bien vous soit, Monsieur, venez-y
Je m’en vais tout droit à Choisy,
Si votre chemin s’y adresse,
Épargnez ici ma vieillesse
En modérant un peu vos pas,
Aussi bien vous êtes trop las.

 

Le Cavalier.

De fait je suis bien las, mon Maître,
Et j’ai bien le sujet de l’être,
Mon cheval est bien las aussi,
Car je viens de bien loin d’ici.
Mais dites-moi quelque nouvelle,
Ou quelque histoire qui soit belle
Pour nous desennuyer un peu,
Nous avancerons peu à peu.

 

Le Paysan.

Puisque vous venez hors de France,
Monsieur je prendrai l’assurance
De vouloir apprendre de vous,
Car rien ne se passe chez nous
Que vous ne sachiez dès cette heure,
Car on sait partout j’en suis sûr
La guerre que l’on nous a fait.

 

Le Cavalier.

J’en ai ouï parler en effet,
Mais je serai bien aise encore
Si quelqu’un me le remémore,
Et si vous m’apprenez quel est
Le Mazarin qui vous déplaît,
Et dont j’entends partout
Dire toujours qu’il vous moleste,
Quel est donc ce pelerin-là
Si hardi de faire cela ?

 

Le Paysan.

C’est un homme appris à tout vice,
De la couleur d’une écrevisse
Quand elle a bouilli dans un pot ;
Il est plus benêt qu’un fagot,
Mais pourtant il sait si bien faire
Qu’il tourne toujours son affaire
Du côté du vent le meilleur,
Et bien qu’il ne soit pas tailleur
Il a pourtant l’intelligence
De tailler toujours sur la France,
Si bien, Monsieur, que maintenant
Il est le Cardinal en place,
Car nous n’avons point de remède,
Pour empêcher qu’il ne possède ?
Notre bien, la Reine et le Roi,
Et cet homme a si bien de quoi
Qu’il entreprend à guerre ouverte
De causer un jour notre perte.
Et pour mieux en venir à bout
Il avait déjà mis partout
La dissension et la guerre,
Si Dieu dont la main enserre
Le pouvoir de nous secourir.
Nous eut voulu laisser mourir.

 

Le Cavalier.

Cet homme est vraiment détestable ;
Mais une histoire véritable
Que j’ai vue dans le Japon,
Peut nous apprendre tout à fait,
Qu’il ne faudrait jamais permettre
De s’établir et de se mettre
Au plus haut degré de l’État,
Car c’est toujours quelque attentat
Où aspire cette canaille
Qui ne tend qu’à la funéraille,
Et qui faisant toujours beau jeu
Conspire au trône peu à peu.
Continuez donc de m’instruire,
Puis viendra mon tour à vous dire.

 

Le Paysan.

Je suis bien âgé de cent ans,
Mais je n’ai jamais vu en d’autres temps
Si ruineux qu’ils aient pu être
Que le valet soit devenu maître,
Mais celui-ci le tâche bien,
Car vraiment il n’épargne rien,
Pour s’élever sur la Couronne
Et encore qui plus lui donne
De hardiesse et de crédit,
C’est que rien ne le contredit
La Reine le supporte même,
Quelques Princes en font de même,
Mais je veux voir que quelque iour
Le malheur aura son retour,
Et que cette maudite envie
Lui coûtera l’honneur et la vie.

 

Le Cavalier.

De fait, on ne saurait juger
Qu’il ne vive dans le danger,
Mais oyez un peu mon Histoire.
Mon bon homme vous devez croire
Qu’une fois dedans le Japon
Régnait un petit compagnon
Que le Roi dedans sa Province
Avait élevé comme un Prince,
Et lui déferant tout l’honneur
Il l’avait fait si grand Seigneur,
Qu’il gourmandait la populace,
Et fut si bien rempli d’audace
Qu’il dérobait tous les trésors
Et les faisait sortir dehors.
Il fit bien encore davantage
Car parmi tout cet avantage
Que le Roi lui faisait avoir,
Il manqua tant à son devoir,
Qu’il ne voulut plus le connaître
Pour son Seigneur pour son maître,
Mais tout plein de crime et d’orgueil
Il le coucha dans le cercueil,
Et mettant à bas sa personne
Il s’empara de la Couronne.
Traître, et plein de déloyauté
Qui n’eut point de fidélité,
Pour celui dont l’âme innocente
Lui rendit la main si puissante.
Après ces horribles projets
Il exercera sur ces sujets
Tant d’exécrables tyrannies,
Tant et tant de folles manies,
Qu’il montra que ce n’était point
A lui de venir à tel point,
Dont le peuple étant en colère
Il résolut de s’en défaire
Et se rencontrant le plus fort
Il mit cet insolent à mort.
Voilà comme une fin tragique
Rabaisse la main tyrannique
Qui voulait partout commander,
Et qui ne voulant s’amender
Continue à faire des crimes
Par des chemins illégitimes,
Et ce n’est pas seulement ici
Qu’on a vu pratiquer ceci.

 

Le Paysan.

On a bien d’autres axiomes
Pourtant dans les autres Royaumes,
Et c’est peu souvent que l’on voit
Monter un homme outre le droit.
Le Roi défunt en est la cause,
Car il était sur toute chose
Tout bon, tout juste, et tout bénin,
N’ayant point un esprit malin,
Et beaucoup dans leur maléfice
Ont été tirés du supplice
Par la bonté de ce grand Roi.

 

Le Cavalier.

J’en ai ouï parler quant à moi
Comme maintenant vous le dites ;
Ne sont-ce pas des âmes maudites,
Des races du diable et d’enfer
Qu’un bourreau devrait étouffer,
À qui des princes font la gloire
De les mettre dans leur mémoire,
Quand ils viennent à les tromper.
Non, il faudrait les dissiper.

 

Le Paysan.

Vous pouvez en voir un exemple
Assez puissant et assez ample,
Dans Mazarin, car aujourd’hui
On ne parle rien que de lui,
Et de sa trahison funeste,
Plus luisante et plus manifeste
Que n’est le Soleil en plein jour.
Car il nous fit un mauvais tour,
Si vous l’avez entendu dire,
Quand il enleva notre Sire,
En plein hiver, dans la rigueur,
De sa saison et la froideur,
Nous avons couché sur la neige,
Nous avons enduré le siège,
Nous avons souffert tant de faim
Qu’on ne pouvait avoir de pain,
Bref nous mettions à l’aventure
Notre corps pour la nourriture.
Nos Princes se sont tous ligués,
L’un l’autre nous sommes méprisés,
Paris était dans les alarmes,
Nous étions toujours sur les armes,
Bref, et l’un et l’autre parti
A beaucoup souffert et pâti.

 

Le Cavalier.

Cap-de-Joux où était Croustelle,
Car c’est ainsi que l’on m’appelle,
Si je m’y fusse rencontré
Il eut fallu bon gré mal gré
Que Mazarin eut perdu l’âme,
Je l’eusse percé de ma lame,
Et je lui eusse bien fait voir
Qu’il eût dû craindre mon pouvoir,
Car je sais couper les montagnes,
Je fais aplanir les campagnes,
Et lors que je frappe du pied,
Je vaux cent mille hommes de pied,
Je méprise la cavalerie
Lorsque je suis dans ma furie,
Je péris hommes et chevaux,
Je les suis par monts et par vaux,
Je les écrase et les tue
Fussent-ils dans une tortue,
Je suis plus fort et violent
Que Rodomont et que Roland,
Jamais Maugis n’eut tant d’astuce,
Tant d’intrigues ni tant de ruse,
Bref je fais tout ce que je veux.
Je l’eusse pris par les cheveux,
Et le jetant jusqu’aux étoiles
Je lui eusse cassé les moëles,
Je lui eusse rompu les os
Quand il les aurait plus dispos,
Ni que Gilles, ni que Padelle,
J’eusse dissipé sa cervelle,
Et le jettant bien haut en l’air
Je l’eusse si bien fait voler
Que de plus de vingt mille années
Ses mains ne seraient retournées,
Bref je l’eusse si bien puni
Que son corps étant désuni
J’en eusse jeté dans la rue
Une part encore toute crue
L’autre partie je l’eusse mangé
Comme fait un loup enragé.
Morbleu, que je suis en colère
Que je n’y étais pour le faire,
Et je vous jure de surplus
Que Mazarin ne serait plus.

 

Le Paysan.

Monsieur, faites que je m’en aille,
Je ne suis pas de la bataille,
Vous me faites peur seulement
D’entendre ainsi votre serment,
Adieu, car malgré la vieillesse
Je trouverai de la vitesse
Afin de sortir de vos mains,
Puisque vous mangez les humains.

 

FIN.

“Le cavalier d’outre-mer” [M0_660] / édition collaborative au Japon

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